Les outils japonais pour enduire
Les outils principaux
Le système à deux mains : kote ita et truelle
Au Japon, enduire ne se fait jamais à une seule main. Dans la main secondaire, l’enduiseur tient la kote ita, une taloche plate en bois (33 x 38 cm environ) qui porte la réserve d’enduit. Dans la main principale, il manie sa truelle. Le geste qui permet de transférer la matière de l’une à l’autre, le kote gaeshi, est l’un des fondamentaux du métier : il rapproche l’enduit du mur sans en perdre, sans salir l’outil, et permet d’ajuster la quantité juste avant la pose.
Les outils pour enduire : truelles et lisseuses
On distingue les truelles (forgées, plus épaisses que 0,5 mm, rigides) des lisseuses (plus fines, souples). Leur dureté dépend du recuit de l’acier — voir plus bas le détail de la fabrication et des recuits.
Une truelle de pose type kensaki hanyaki nakanuri (240 mm) sert à appliquer le corps d’enduit ; une lisseuse de finition type shiagegote honyaki kensaki shiage (240 mm, 0,5 mm d’épaisseur) sert au lissage final.
Dans la pratique, quel outil pour quelle étape ?
Pour le arakabe, le premier enduit en terre posé sur le lattis, on applique en général avec une truelle de 240 mm en hanyaki ou en honyaki. Cette étape demande un outil capable d’envoyer une matière lourde et collante en grande quantité tout en résistant à la torsion ; la rigidité du honyaki ou le compromis robustesse/légèreté du hanyaki convient bien à ce travail de gros œuvre, là où un outil trop tendre se déformerait sous la charge.
Pour le nakanuri, la couche du milieu qui détermine la planéité du mur, on travaille plutôt avec une truelle de 240 mm en jigane ou en hanyaki. L’enduit du nakanuri étant plus liquide et plus fin que celui du arakabe, un acier plus tendre, qui « accroche » légèrement la matière, aide à la dresser et à la répartir uniformément sur la surface.
Pour les finitions, en terre comme en chaux (shikkui), on passe le plus souvent à des lisseuses plus fines, de type inox 0,5 mm. Le lissage proprement dit se fait fréquemment avec des outils légèrement plus petits, de 210 ou 180 mm, qui offrent plus de précision et de contrôle sur des surfaces réduites ou des détails.
Les outils annexes
- Renga gote (truelle à brique) : pour prendre la matière au fond du seau et la déposer sur la kote ita
- Shaku (louche japonaise) : pour les enduits liquides
- Kuwa (houe japonaise) et kuma no te (« patte d’ours ») : pour mélanger et déplacer la matière, notamment les torchis
- Oshigiri (coupe-paille japonais) : pour couper la paille de riz ou de blé à la longueur voulue
- Sumi tsubo (cordeau à encre, souvent rouge) : pour claquer les lignes de repère qui fixent l’épaisseur des couches, notamment celle du nakanuri
- Pinceau et petit seau : pour nettoyer les bordures dans le frais
Fabrication des truelles : la forge et les recuits
Du sabre à la truelle
La fabrication des kote japonaises hérite directement du travail des forgerons de sabres (刀鍛冶, katana kaji). À la fin de l’époque d’Edo, l’interdiction du port du sabre a poussé une partie de ces artisans vers la fabrication d’outils de charpente et de maçonnerie. C’est pourquoi on retrouve dans la fabrication d’un kote le même vocabulaire et les mêmes gestes que pour une lame : chauffe, martelage, trempe.
Les étapes de fabrication
- Hizukuri (火造り) — le « façonnage au feu ». La pièce d’acier, d’abord une simple plaque, est chauffée au four jusqu’au rouge puis martelée pour lui donner sa forme générale (le plateau du kote). En français de forge, cette étape correspond au formage par forgeage à chaud : on étire et on corrige la matière coup de marteau après coup de marteau, sans enlèvement de matière.
- Tachi (裁ち) — la découpe. Un gabarit (kata-ita) est posé sur la pièce encore brute pour tracer le contour exact du plateau, qui est ensuite découpé au massicot à métal. Cette étape correspond au détourage ou découpe à froid.
- Naoshi / suri-komi (直し取り・すり込み) — la mise à plat et le dressage. La pièce découpée est réchauffée légèrement (entre 600 et 650 °C) puis martelée à nouveau pour corriger les déformations (kurui) apparues pendant la découpe, et amincir progressivement le plateau du centre vers les bords. C’est l’étape la plus longue et la plus délicate : c’est elle qui donne au plateau sa cambrure spécifique (plus épais au centre, plus fin sur les bords), recherchée pour le ressort de l’outil.
- Yakiire (焼き入れ) — la trempe. Le plateau est chauffé à haute température (autour de 800 à 1000 °C selon le type de recuit visé) puis refroidi brutalement dans l’eau ou dans l’huile. C’est cette trempe qui durcit l’acier en le transformant en martensite — une structure cristalline dure mais cassante.
- Yakimodoshi (焼き戻し) — le revenu. Sans cette étape, l’acier trempé serait trop fragile et casserait à l’usage. On le réchauffe à une température plus basse (souvent entre 150 et 650 °C selon l’effet recherché) pour lui redonner de la ténacité, quitte à perdre un peu de dureté. C’est l’équilibre entre la trempe et le revenu qui détermine le caractère final de l’outil — plus ou moins dur, plus ou moins souple.
- Kashime (カシメ) — le calfatage / rivetage. Le cou (kubi) qui reliera le plateau au manche est fixé soit par rivetage (le métal du cou traverse le plateau et est martelé en bouton pour bloquer l’assemblage), soit par collage (haritsuke), soit par soudure selon le modèle.
- Keshô-shiage (化粧・仕上げ) — la finition. Polissage, retrait des aspérités, parfois brunissage ou pose d’autocollants identifiant le modèle, puis montage du manche en bois.
Comprendre la hiérarchie des recuits
Le terme japonais générique pour cette famille d’étapes est yaki (焼き, littéralement « cuisson » du métal). En français de métallurgie, on parlerait de traitement thermique, qui regroupe trempe et revenu. La hiérarchie de dureté des kote correspond directement à des choix différents de trempe/revenu :
| Terme japonais | Traitement | Équivalent forge français | Caractère obtenu |
|---|---|---|---|
| Jigane (地金) | Pas de trempe | Acier non traité / à l’état brut de forge | Tendre, colle à l’enduit, lourd et épais |
| Hanyaki (半焼き) | Trempe légère à l’eau, ~500 °C | Trempe partielle | Léger, robuste, pour la pose |
| Aburayaki (油焼き) | Trempe à l’huile (ou bain de sel) ~300 °C | Trempe à l’huile | Plus dur que le hanyaki, brillant, pour compresser |
| Honyaki (本焼き) | Trempe à l’eau à haute température (~800-1000 °C), suivie d’un revenu | Trempe et revenu complets | Très dur, glisse sur l’enduit, pour les finitions |
| Acier inoxydable | Pas de trempe traditionnelle, dureté intrinsèque à l’alliage | Acier inoxydable | Dur sans recuit, permet des plateaux très fins (jusqu’à 0,2 mm), entretien facilité — très utilisé pour les lisseuses modernes |
Pour le sakan, ce choix n’est jamais purement technique : un outil tendre (jigane, hanyaki) « accroche » la matière et permet de la déplacer, de l’étaler, de la pousser dans les recoins — utile pour le gros œuvre. Un outil dur (honyaki) glisse sur l’enduit sans s’y coller, ce qui permet de lisser et de compresser sans arracher la matière — d’où son usage en finition. Le choix d’une truelle n’est donc jamais arbitraire : c’est la dureté de l’acier, héritée directement du traitement thermique, qui dicte sa place dans la chaîne des quatre étapes d’enduit.
Autres outils : noms et classification
Classification non exhaustive, certains termes pouvant varier selon les régions et les ateliers.
Par type de manche
- Motokubi (manche à l’extrémité du plateau)
- Nakakubi (manche au milieu du plateau)
- Western handle (manche occidental)
Par fixation du cou
- Kashime (calfatage) · Haritsuke (collage) · Segane (rivetage)
Par forme de pointe
- Kensaki (pointu) · Sakimaru (arrondi) · Kaku (carré)
Truelles et lisseuses spécialisées (appellations courantes)
- Nuritsuke : truelle de pose courante, pour le corps d’enduit
- Haritoshi : truelle longue
- Yanagiba : lame fine en forme de feuille de saule
- Shihan : petite truelle carrée, pour les retouches
- Sasaba : lame en forme de feuille de bambou, pour les zones étroites
- Kimeguri : truelle d’angle, pour border et dégager les jonctions
- Tomesarai : truelle pour les arêtes et les coins
- Tsurukubi : truelle à cou allongé, pour atteindre les recoins difficiles d’accès et enduire sous les tuiles de toiture
- Irezumi, Dezumi : truelles d’angle entrante et sortante
- Rengagote : truelle à brique, pour prendre la matière au fond du seau
- Domagote : truelle très épaisse pour damer, pour les sols et les grandes surfaces
- Shiagegote : lisseuse de finition, pour le shiage, aussi appelées namikeshi gote
- Fusekomigote : truelle pour maroufler
- Chirigote : truelle fine pour le chirimawari, la délimitation des contours
- Fujibiki gote : forme évoquant le Mont Fuji inversé, pour les reprises de chirimawari et finitions en zones étroites
- Saji gote : double forme (ex. arrondi/yanagiba), pour décors, sculptures et motifs sur shikkui
- Kiritsuke gote : truelle d’angle rentrante
- Marukuri gote : arrondis aux jonctions mur/sol ou mur/plafond
- Kigote / truelle en bois : dressage, vibrage, marouflage, motifs (existe aussi en version plastique, moins chère et plus durable)
- Otafuku, Migakigote, Konashigote, Norotsukegote, Mechigote, Hikizurigote : autres lisseuses et truelles spécialisées, selon le geste ou la matière (lissage, polissage, malaxage léger, application de laitance, etc.)
Outils de mélange et de transport
- Shaku (louche) · Kuwa (houe) · Kuma no te (patte d’ours) · Oshigiri (coupe-paille)
Outils de traçage et de finition de chantier
- Sumi tsubo (cordeau à encre) · Jôgi (guides en bois pour les arêtes) · Pinceaux de nettoyage de bordures